Un réseau qui ne se regarde plus
Pendant des décennies, internet était un lieu où les images arrivaient. Photos de voyages. Illustrations d’artistes. Affiches, dessins, accidents, erreurs, styles.
Aujourd’hui, quelque chose a changé.
Les images n’arrivent plus. Elles sont produites.
À grande échelle. Rapidement. Souvent sans jamais être regardées.
Et de plus en plus, elles sont produites à partir d’autres images produites.
Internet n’observe plus la réalité. Il s’observe lui-même.
Quand l’IA devient la source visuelle principale
Les modèles d’IA apprennent à partir d’images existantes. C’est leur fondement.
Mais l’équilibre change.
Les images générées circulent désormais plus vite, plus largement et à moindre coût que les visuels faits par des humains. Elles remplissent les résultats de recherche, les places de marché, les fils sociaux, les tableaux d’inspiration et les banques d’images.
Cela signifie qu’un phénomène inédit se produit : l’IA s’entraîne sur des contenus déjà créés par l’IA. Pas exclusivement. Mais de plus en plus.
Cette boucle de rétroaction ne crée pas d’erreurs. Elle crée des moyennes.
L’aplatissement créatif n’est pas un effondrement
C’est important : Nous ne parlons pas d’un effondrement de la créativité.
Il n’y a pas de disparition soudaine du talent. Pas d’apocalypse visuelle.
Ce que nous voyons est plus subtil. Les contours s’adoucissent. Les risques visuels disparaissent.
Les styles convergent.
Les images deviennent techniquement impressionnantes, immédiatement lisibles, émotionnellement neutres.
Tout est « bon ». Très peu est nécessaire.
C’est ce que nous appelons aplatissement créatif.
L’illusion d’une originalité infinie
Paradoxalement, plus les images sont générées, plus il devient difficile d’identifier quelque chose de vraiment distinct. L’IA peut remixer sans fin. Mais le remix nécessite une source.
Quand le réservoir de sources est dominé par du contenu synthétique, l’originalité commence à se recycler. Il ne s’agit pas de répétition. C’est l’uniformisation. Des consignes différentes. La même impression.
Et parce que ces images sont optimisées pour performer — pour plaire, convertir, attirer — elles nous apprennent lentement à attendre moins de friction, moins d’inconfort, moins de personnalité.
Pourquoi cela importe pour les artistes et les marques
Pour les artistes indépendants, les ateliers et les petites marques, ce n’est pas une question philosophique. C’est une question pratique. La visibilité dépend du contraste.
Quand tout semble poli, net et agréablement calculé par un algorithme, se démarquer devient plus difficile — non pas parce que la qualité a baissé, mais parce que la différence s’est estompée.
Internet ne manque pas d’images. Il manque de point de vue. Et le point de vue ne se multiplie pas facilement.
Mémoire contre génération
L’IA peut générer des visuels. Mais elle ne peut pas générer pourquoi quelque chose existe.
Elle ne sait pas pourquoi un lieu comptait. Pourquoi une affiche est restée sur un mur.
Pourquoi une image est devenue emblématique malgré ses défauts techniques.
La mémoire n’est pas une donnée. C’est un contexte vécu. Quand les images sont créées sans mémoire, elles fonctionnent, mais ne restent pas.
Elles traversent les fils parfaitement. Puis disparaissent.
Ce qui reste humain
Ce n’est pas un appel à rejeter l’IA. C’est un rappel de ses limites.
L’IA est puissante pour exécuter. Rapidement. Par itérations.
Mais elle ne peut pas remplacer l’intention. Elle ne peut pas créer le sens.
Elle ne peut pas ressentir pourquoi quelque chose doit exister. Cette responsabilité reste humaine.
Pourquoi nous croyons que cette phase va mûrir
Chaque changement technologique passe par un excès.La photographie l’a fait.
La publication assistée par ordinateur aussi. Les banques d’images numériques également.
Nous sommes actuellement dans la phase de surproduction.
À un moment donné, la saturation impose une sélection. Non pas en interdisant les outils,
mais en revalorisant la paternité, la clarté et l’honnêteté.
Quand tout est possible, ce qui compte n’est pas comment quelque chose est fait, mais pourquoi.
Une pause, pas une conclusion
Internet qui se nourrit de ses propres images n’est pas la fin de la créativité.
C’est un moment de confusion. Un moment où la quantité dépasse le sens.
Où la rapidité dépasse l’intention.
Et ces moments ne se terminent pas par une disparition, ils se terminent par une redéfinition.
Ce qui survit n’est rarement ce qui est le plus optimisé. C’est ce qui est le plus sincère.